La nuit tombait à peine que déjà sur les terrains s'étiraient les ombres des joueurs Lachaise, qui n'avaient pas pris le soin d'enfiler leur tunique sombre, pour ne pas effrayer d'emblée les nobles sportifs habituels de ce nouveau terrain d'entraînement, déjà tout acquis à la cause du PLAF.
A l'instar du Père-Lachaise, le stade de Championnet est doté de chouettes grilles
Cela commençait pourtant mal pour nos footballeurs : un grand soleil maussade, une tiédeur printanière, des terrains bondés par les cris de joie des sportifs approximatifs. Mais l'heure finit par sonner, le dernier rayon s'éclipsa, respectueux des hommes venus s'entraîner là, loin de la terre natale.
La place n'allait pas tarder à se vider, laissant libre le terrain le moins impraticable pour nos valeureux gaillards, prêts à répondre par l'affirmative aux requêtes incessantes des rares badauds restés ici ; ceux-ci voulaient absolument se mesurer au pourtant incommensurable charisme de nos joueurs, visiteurs d'un soir. Soit, faisons plaisir aux autochtones, qui n'ont après tout pas l'air mauvais bougre, lisait-on dans les yeux des fiers frères plafiens.
Le PLAF entamait ainsi la première partie de sa journée championnesque, sans échauffement ! "Nous laissons cela aux fébriles qui craignent pour leurs muscles. Nous autres ne comptons pas dessus : n'oubliez pas que c'est l'esprit qui compte, chez nous", commentera plus tard Proust, gardien de but d'un soir.
C'était donc parti, et la foule s'assemblait déjà en masse autour du terrain précairement délimité pour l'occasion, anxieuse du sort de son équipe locale, et déjà fascinée par le toucher de balle de Saqui, la précision diabolique de Champollion, les accélérations de Lacapelle, les interceptions dantesques de Proust ou la dextérité fine de Bernhardt. Le jeu du PLAF est comme un vertige, dans lequel il n'est pas si facile de ne pas tomber.
Généreux, les joueurs du PLAF avaient même accepté dans leur équipe quelques fans : leur façon à eux de parapher quelque autographe, de répondre aux yeux implorants rencontrés aux abords des stades. Oui, quelques privilégiés avaient ce droit de côtoyer les grands noms du football post-moderne, de taper dans la même balle que les joueurs noirs, d'échanger parfois même une passe avec eux, quand ce n'était pas un regard quasi-amical, quasi-complice. Ce soir là, le PLAF a été à la hauteur du premier trophée qui l'a rendu public aux yeux de tous, le trophée du fair-play.
Soucieux donc de politesse, et de ne pas d'emblée ridiculiser les braves gens trop heureux de se confronter à lui, le PLAF poussa l'amabilité jusqu'à volontairement encaisser des buts, que les opposants du soir, touchants de naïveté, ont pris pour un réel motif de satisfaction. Puis après trois buts, on décida enfin de laisser le PLAF vaquer à un entraînement plus secret. Les joueurs du Père-Lachaise, après avoir serré quelques mains enthousiastes, s'en furent sur le terrain d'à côté, laissant là les gentils joueurs habitués du terrain, les coeurs regonflés d'une joie indicible.
À leur tour, surpris du cours du match, les fans voulurent se mesurer au PLAF, pensant détenir la moindre chance de réaliser l'"exploit" de l'équipe locale. Ils n'avaient pas saisi, pauvres d'eux-mêmes, la supercherie de cette défaite feinte, qui dissimulait un élan extraordinaire de générosité. Fatalement, les trois premiers buts, cette fois, ont bien fait frémir leur propre filet. Le PLAF commençait son échauffement. À propos d'échauffement, la déclaration de Proust pris tout son sens lorsque, coup sur coup, au grand dam des supporters, Proust lui-même, sur une interception, puis Lacapelle, dans une énième chevauchée, se blessaient. L'un à la cuisse, l'autre au pied. Au lieu de prendre des nouvelles, les adversaires du soir en profitèrent lâchement pour se venger, après avoir - volontairement peut-être, qui le saurait ? - blessé ces deux adversaires. L'hybris des opposants ressortaient ainsi au grand jour : oubliant toute valeur, tout esprit, allant jusqu'à s'oublier eux-mêmes dans leur soif guerrière de vengeance et de violence, ils cherchèrent à marquer but sur but, dans l'espoir de vaincre l'insubmersible PLAF.
Mais l'équipe de noir vêtue, comprenant trop bien les passions si humaines qui se jouaient là, choisit de laisser venir. Proust, passé provisoirement gardien, Lacapelle, devenu l'espace d'un instant porteur d'eau, les trois membres valides du PLAF décidèrent de donner une leçon de vie à leurs fans de toute heure, qui dans leur furie allaient jusqu'à brûler leurs idoles de toujours. Multipliant les contrôles apprximatifs, les relances en touche, les défenses hasardeuses, le PLAF décida de simuler l'hécatombe, la zizanie presque. Trop heureux, dans leur illusion de maîtrise, les adversaires se virent ainsi offrir une demi-douzaine de buts, ramenant le score à 7-3. Seulement, voyant l'heure tourner, le PLAF décida enfin de se remettre à jouer. L'esprit était en marche !
Champollion retrouva sa maîtrise légendaire, Saqui sa totale confiance, et Bernhardt sa précision chirurgicale. Les frappes s'enchaînaient alors sur la cage adverse. Le score n'était plus que de 7 à 6 lorsque Lacapelle décida de revenir à son tour sur le terrain, porter l'estocade finale. "Comme à la belle époque !". Le PLAF n'avait plus qu'à inscrire deux buts supplémentaires, et le tour était joué. Les fans - adversaires d'un moment, revenus à la réalité, sans doute un peu déçus, n'en étaient pas moins fiers de ce qu'il avaient compris ce soir là. Ils se rendirent compte enfin de leur folie, étalée au grand jour, et remercièrent les cinq représentants du PLAF, émus eux-mêmes par la réaction de leurs groupies au coeur tendre.
Le gardien du terrain, embarrassé de venir interrompre là ce si bel instant footballistique, n'en a pas moins dû suggérer au PLAF l'idée que peut-être, si le PLAF le souhaitait, il lui faudrait rentrer. Compréhensifs, les joueurs s'en irent donc vers d'autres horizons, remerciés chaleureusement par les locaux, qui eux aussi, finalement, comprirent le véritable prix de leur victoire d'avant.